journal item: Daniel Canty, Mademoiselle Manivelle – 1. Le pays de l’eau (extrait)

Daniel Canty, Mademoiselle Manivelle – 1. Le pays de l’eau (extrait)

Griffintown, Montreal, QC, Canada

« Les autorités municipales, alarmées par la débâcle de l’Arctique, la recrudescence des eaux laurentiennes et la crise du logement social, mirent en branle un vaste chantier d’imperméabilisation du patrimoine. Aujourd’hui, à tout moment de la nuit, des citoyens s’avancent sur les passerelles qui surplombent le fleuve. Ils entrouvrent les sas pour emprunter les escaliers en colimaçon qui vrillent à travers le toit des plex, leurs couloirs et leurs chambres noués en un dédale étanchéifié. Des matelas et de la literie, roulés dans des alcôves, sont mis à la disposition des visiteurs. Les citoyens sont nombreux à vouloir dormir sous l’eau. Soir après soir, ils vont par les corridors submergés, cherchant une chambre libre, un repli douillet, où ils squatteront le passé, s’endormant sous le regard absent des bars, des perches et des carpes, qui ne connaissent ni le temps ni le sommeil des hommes. Comme si le poids du fleuve, en accentuant la charge du sommeil, pouvait les acheminer plus efficacement encore vers les grands fonds du rêve.

N’idéalisons pas la situation. Il n’y a pas que des images heureuses sous le miroir des eaux. L’Édit de propriété future stipule que l’usage prolongé des espaces publics doit être justifié par l’exploitation de leur fonction partagée. En d’autres mots, pour avoir le droit de s’installer en un lieu, il faut en faire fructifier la fonction. »