journal item: Daniel Canty, Mademoiselle Manivelle – 2. Traité du Gloupe (extrait)

Daniel Canty, Mademoiselle Manivelle – 2. Traité du Gloupe (extrait)

Lachine, Montreal, QC, Canada

« Les écluses actuelles étant numérotées d’est en ouest, de un à cinq, on pourrait croire que la course du Gloupe s’effectue à rebrousse-temps. Il faut plutôt envisager sa trajectoire comme un pont jeté entre les époques. Elle lie le site du premier Canal, à Lachine, principal port d’attache du commerce des fourrures, au havre du Vieux Port, vecteur d’origine du développement industriel de Montréal. À l’époque coloniale, les fourrures et les peaux remontaient le courant pour être évaluées dans les bureaux du Vieux-Montréal. À l’aube de l’ère industrielle, c’est à partir de là qu’un chapelet de zones et de quartiers industriels, qui s’étendrait éventuellement jusqu’au West Island, s’est peu à peu dessiné le long du Canal. La canal folly, la fièvre des canaux, saisit le monde occidental. On harnache le flot des cours d’eau pour accélérer le transport et produire de l’énergie. Plus de six cent entreprises se succèderaient, à raison d’une centaine par époque, pour effacer jusqu’à la mémoire des champs cultivés et des berges herbeuses qui les avait précédés. Entre ces foyers, d’où tracent des mouvements opposés se déploient et se superposent divers champs de possibilité temporels, dont le Gloupe est le vaisseau. Un effet quantique amplifié à l’échelle visible est en jeu. Beaucoup des usines qui longeaient le canal ont cessé leurs activités il y a déjà des décennies, cédant le pas aux industries immatérielles qui prédominent à notre époque. Pourtant, le Gloupe absorbe la production des industries perdues, comme s’il forait, dans son avancée obstinée, un tunnel à travers temps. »