Broder mon paysage

Première œuvre de Land Art à grande échelle réalisée par Maureen Gruben, Broder mon paysage (2017) est intimement liée aux notions de mémoire, de famille et de guérison. Le tissu rouge sur la glace, qui constitue le principal élément visuel de l’œuvre, évoque pour l’artiste le souvenir de son frère abattant un phoque, alors qu’un long boyau de chair fraîche d’un rouge vif a été projeté sur la neige blanche. L’œuvre de Gruben consiste en 111 trous percés dans la glace reliés par une bande de tissu rouge qui s’étend sur près de 300 mètres. L’œuvre a été installée le 23 avril 2017 sur l’étendue d’eau gelée qui entoure le pingo Ibyuq. Les pingos sont des collines de glace qui se forment dans les régions occupées par le pergélisol. Ils sont utilisés depuis des générations par les Inuvialuits comme aides à la navigation et observatoires pour la chasse. Le pingo Ibyuq est un repère important du site canadien des Pingos et un trait caractéristique de l’horizon au sud-ouest de Tuktoyaktuk. On estime que la formation de cette colline profondément ancrée dans la mémoire collective locale remonte à plus de 1 000 ans. Mangilaluk, qui selon les aînés de Tuktoyaktuk est le premier chef de la communauté, a raconté que trois ours polaires seraient allés sur le pingo Ibyuq afin de trouver des femmes-mères.

Le pingo Ibyuq a toujours représenté un lieu de confort et de guérison pour Gruben. En 1997, elle y a passé une nuit en compagnie d’une amie. Elles ont traversé le canal qui l’entoure sur un radeau de bois flotté confectionné à l’aide d’une corde que son père lui avait donné précisément à cette fin. Ce soir-là, Gruben a utilisé une aiguille et un fil recouvert de charbon provenant du feu de camp pour se tatouer à la main un motif inuvialuit sur le visage consistant en trois lignes sur son menton : une pour chacun de ses fils. Trente ans plus tard, l’artiste brode la glace entourant le pingo à l’aide d’une bande de tissu rouge, inscrivant ainsi une expérience intime et personnelle dans un cadre collectif plus large.

Gruben a travaillé intensément à la préparation de plus de 300 mètres de tissu qu’elle a découpé à la main en deux bandes et qu’elle a ensuite enroulées sur elles-mêmes. La préparation du site a nécessité la collaboration de membres de la communauté. L’artiste s’est ensuite employée, seule, à dérouler les bandes de tissu en suivant la ligne dessinée par les trous dans la glace, dans un acte performatif exigeant endurance et dévouement, pour créer un motif de broderie familier qui orne les vêtements traditionnels de la danse du tambour. Des vues aériennes montrent l’ampleur de l’œuvre ainsi que d’étonnantes empreintes dans la neige : des traces de pas, de traîneaux et de motoneiges. Ces empreintes, habituellement invisibles, témoignent du labeur de l’artiste et de tous ceux qui ont participé au projet, ainsi que du passage des gens venus voir la pièce après sa réalisation. Dans le film documentant le processus, on entend en fond sonore le bruit d’un ciseau à glace traditionnel ayant appartenu au père de l’artiste. Le son au ralenti de l’outil frappant la glace rappelle celui d’un battement de cœur.

La commissaire de l’exposition, Tania Willard, a écrit au sujet de l’œuvre : « Les formes artistiques qui requièrent des compétences pratiques et qui génèrent de la beauté donnent de la valeur à ce que l’on a, à tout ce qu’on récolte de la terre. Le dur labeur et la relation à l’environnement s’expriment dans les formes artistiques traditionnelles. » Composée simplement de neige blanche et de lignes rouges sillonnant le paysage, l’œuvre évoque à la fois un vêtement traditionnel et un moyen de subsistance; la force que représente la famille et la communauté; et le potentiel de guérison de la terre.